On ne nait pas mère, on le devient


Une pensée généralement admise, prétend que toute femme est destinée, pensée, conçue pour être mère. La grossesse récente de mon amie Anne-Marie et sa réaction face à cette nouvelle m’ont permis de revisiter des souvenirs de ma propre expérience.

Afin notamment de l’encourager et de la consoler, je me suis efforcée de lui faire comprendre que mon parcours vers la maternité avait été tout sauf aisé. En effet, pour beaucoup, j’étais une maman à venir joyeuse, heureuse, épanouie. C’était globalement une partie de la vérité et l’expérience d’Anne-Marie a sonné comme une piqure de rappel. Oui, je n’étais pas devenue maman en un jour. Oui j’avais désiré ardemment ma princesse mais cela ne suffit pas. Oui, on peut être femme et avoir des souvenirs très durs de la grossesse.

Dans le monde occidental, la parole est décomplexée autour des maux de la grossesse à telle enseigne qu’on ne voit parfois que ça. Dans le monde africain, au-delà du fait que les écrits de femmes sur leurs vies de femmes, sont encore des mini-révolutions, la grossesse est souvent perçue comme trop personnelle. On a inculqué à des générations de femmes, l’art de faire face. De ce fait, peu ou prou est réellement su et partagé des challenges de la grossesse.

Anne-Marie sur son espace mesdigressions.com, nous a fait vivre les étapes de ce choc qu’a été la nouvelle de sa grossesse pour elle, elle a décomplexé la parole. Elle ne le sait peut-être pas mais depuis le départ, j’admire son courage dans ce qui s’est apparenté pour elle à une adversité. Cette semaine, elle publiait un autre article faisant état du chemin parcouru jusque-là. Dans cet article, elle me cite à sa façon et me rappelait qu’elle voulait/souhaitait que je puisse parler un tout petit peu de cette expérience qu’a été la grossesse de ma fille. Pour commencer, je vous invite à lire vous aussi son article. Homme ou femme, parent ou futur parent, il vous édifiera.

Quant à moi, si je devais raconter l’histoire de cette période de ma vie, ces huit mois et demi, je dirais simplement qu’il s’est agi d’un long voyage. Oui, je le crois fermement, la grossesse et en particulier la première est un voyage pour devenir une nouvelle personne. On ne nait pas maman, on le devient sans aucun doute. On peut avoir quelques prédispositions plus poussées que d’autres mais c’est une découverte à faire et cela n’est pas toujours gai.

1. Découvrir et accepter

Il m’a fallu un mois et demi pour découvrir que je portais un être en moi. Pour ceux qui me connaissent en privé, rien que ce fait est étrange. Je suis depuis plusieurs années devenue une reine du contrôle de mon cycle. A l’époque, j’avais des petits cahiers, aujourd’hui, j’utilise carrément des applications dédiées dans mon téléphone. Alors, comment n’ai-je rien découvert ? Je vivais peut-être trop de choses en même temps. Une dépression qui avait pris beaucoup d’espace dans mon être s’était installée et avais la part belle dans mes émotions. De même, j’étais depuis peu en couple avec le père de ma fille, et surtout, nous avions emménagé ensemble dans des circonstances tout sauf drôle. J’étais en froid avec ma mère, et sur le point de donner ma démission après six ans de bons et loyaux services. Chaque réveil était un challenge, une bagarre et il fallait toute la patience de cet homme, pour que je sorte de mon lit.

Il était si patient et prévenant qu’au final c’est lui qui me fera remarquer que ça faisait un moment que je n’avais pas eu mes règles. Remarque aussitôt faite, il me tannera pour acheter un test de grossesse. Le résultat a été sans équivoque. Les deux barres et notre réaction étrange. Au milieu de tout ce qu’on vivait à ce moment-là, cet enfant venait comme un symbole, quelque chose qui donnait du sens, un sens plus fort aux épreuves que nous vivions. Nous avions déjà parlé enfant, même si nous ne l’envisagions pas aussi tôt. Pouvoir ainsi, accepter cette nouvelle, faire cette découverte, accompagnée de quelqu’un qui était déterminé à être là, ça faisait une grosse différence et je serai toujours reconnaissante pour cette grâce.

En revanche d’un point de vue physique, j’ai vite compris que ce ne serait pas une partie de plaisir. Il y a quelque chose d’inexplicable qui se passe lorsqu’une femme découvre qu’elle est enceinte. En effet, dans certains cas (le même mécanisme que le déni de grossesse d’ailleurs), c’est la découverte de la nouvelle qui déclenche l’arrivée des symptômes. Les nausées ont été instantanées, au point où mon compagnon a cru que j’en faisais un peu trop. Les nausées sont censées être un des basiques de la grossesse, mais pour moi ça reste l’un des plus désagréables. J’aime manger, sans excès mais j’aime manger. Or, les nausées sont cet élément qui pendant près de quatre mois, ont rendu toutes mes expériences de repas délicates. J’en étais rapidement venu au point de ne manger que pour nourrir l’enfant, car tout repas était une bagarre.

Comme je l’ai mentionné plus haut, je suis tombée enceinte en pleine dépression. Après avoir découvert et accepté mon état, il fallait apprendre à gérer avec tout le reste.

2. Vivre avec ses peurs et son esprit

Lorsqu’on est en proie à une dépression, choisir de faire une thérapie peut sembler comme la solution la plus logique et la plus courageuse pour faire face à son mal. Oui et non. Lorsque la dépression a pour origine du stress post-traumatique et du burn- out, la thérapie peut vite devenir un enfer encore plus violent que la dépression elle-même. Mon psychologue m’avait prévenu, mais entre mots et ressentis, il y a un fossé.

A cette période de ma vie où j’aurais dû être pleinement heureuse, enceinte de l’homme que j’aime, vivant avec lui, envisageant un avenir différent et à l’image de mes rêves, ce n’était pas toujours le cas. La thérapie c’était comme ouvrir des coffrets dont j’avais jeté la clef il y a longtemps et redécouvrir leur contenu. A plusieurs égards, j’avais perdu confiance en moi et ça associé aux hormones de grossesse et du 1er trimestre (qui sont suffisantes en elle-même pour provoquer une mini-dépression selon les statistiques), j’étais spéciale. Irritable, extrêmement fatiguée, généralement négative. La seule chose qui me permettait de me lever chaque matin, c’était cet être que je portais en moi. J’avais déjà accepté que je devais la défendre car je lisais beaucoup sur le sujet. Partout, je lisais (et le thérapeute me le rappelait d’ailleurs tout le temps) que mon état mental pouvait affecter son développement. Je me disais qu’il ou elle n’avait rien demandé et qu’à défaut d’être courageuse pour moi, je devais l’être pour lui, mais ce n’était pas toujours suffisant. Le corps lui lâchait souvent. Trois semaines alitée, incapable de me lever quasiment sauf pour prendre mes médicaments et me laver. Mon pauvre compagnon devait rentrer tous les soirs, trouver la maison dans l’état dans lequel il avait laissé, parfois ranger, parfois faire la cuisine et moi je le regardais comme un étranger.

Dans ma tête, je ne le méritais pas, je ne méritais pas ce bonheur et je devais tout arrêter. Je me rappelle un soir et cette dispute sans nom, de son découragement, et de moi au volant avec cette envie de partir. A la dernière seconde, je reprenais le volant en me rappelant que je serais une meurtrière, et que c’était si injuste pour cet enfant qui n’avait rien demandé. Je me disais aussi que ça serait injuste pour cet homme qu’on accuserait peut-être d’être la cause de mon désespoir et donc mon meurtrier indirect. Je me rappelle une conversation d’une heure avec ma petite sœur le lendemain de ce soir-là, après avoir donné le change à cet homme. J’étais sortie de la maison en disant aller au marché. J’y étais effectivement allé mais dans quel état. J’avais marché près de 3km, effrayée à l’idée de prendre le volant et de ce que j’avais dans la tête. J’ai pensé fort des choses horribles. Je ne voulais rien, juste mourir. Je ne remercierai jamais assez ma femme forte de petite sœur. Elle a eu le courage d’être dure, de me dire les choses telles qu’elles les pensaient profondément, pas comme j’aurais voulu les entendre et ça m’a vraiment aidé.

Je me suis rendue compte ce jour-là que j’avais deux options, porter tout le poids de cette grossesse, de ma douleur, de mes incertitudes et probablement faire du mal à tout le monde et à moi-même y compris, ou me réveiller et faire différemment.

3. Acceptation de soi et du nouveau rôle

C’est avec cette énergie que progressivement j’ai évolué dans ma maternité, mais porter cet enfant restait physiquement difficile et pour vous dire, je n’étais pas au bout de mes surprises. Quelques mois après, à peu près au cinquième mois, j’ai failli perdre ma fille dans un accident de voiture grave. Je ne sais pas jusqu’aujourd’hui comment nous en sommes sorties. J’étais au volant, le compteur est monté jusqu’à 100, j’ai perdu connaissance et mon dernier souvenir conscient est cette prière : « Seigneur, protège ma fille ». J’étais prête à vivre pour qu’elle survive. J’étais prête à mourir si elle au moins-ce devait vivre. Il n’y a pas de meilleure compréhension et définition du rôle d’un parent et en particulier du rôle d’une mère que cette équation : être en permanence prêt à donner tout ce qui nous est le plus cher pour que cet être ait le meilleur. Chez chaque parent, je le crois fondamentalement même lorsqu’ils commettent des erreurs, cela se manifeste de la même manière. Simplement, et je l’ai découvert ce jour-là, à cet instant précis, il n’y a pas de manuel du meilleur parent. Il n’y a pas de vérité toute faite. Il y a un vécu individuel, un cheminement personnel et une acceptation différente de ce qu’on est prêt à abandonner, ce à quoi on renoncera pour que cet autre être ait le meilleur.

Le jour de cet accident, je crois que je suis véritablement devenue maman. J’ai accepté mon statut, j’ai accepté tout ce que ça voulait dire pour moi et j’ai accepté que c’était d’abord un honneur, une responsabilité et je devais être à la hauteur. A partir de ce moment, je me suis vue différemment. Quelques semaines après, je mettais un terme à ma thérapie, contre l’avis de tout le monde (le thérapeute, mon homme, mes amis chers). Cependant, j’avais décidé que c’était bon, j’avais suffisamment pleuré. Je m’étais suffisamment remise en question. J’avais suffisamment appris sur moi et maintenant je devais me préparer pour la personne qui viendrait, un point c’est tout. Je peux de ce point de vue dire que ma fille m’a guérie de biens de douleurs. Être sa mère a redéfini ma présence dans cette vie.

4. La vie avant et après

Comme je le dis, c’est à peu près à cinq mois de grossesse que je suis véritablement devenue l’ébauche de la maman que je voulais être. Mais ça n’a pas suffi. Jusqu’à sa naissance, j’ai encore vécu beaucoup de douleurs et de transformations de mon corps : ces douleurs au dos, insupportables, ses coups, joueuse qu’elle était, les nuits courtes et le jour J proprement dit.

Lorsque vous êtes dans une salle de travail puis sur une table d’accouchement, vous réalisez à quel point la vie ne tient véritablement qu’à un fil. Il est pénible d’admettre que chaque femme sur deux risque sa vie à donner la vie. C’est une vérité froide et implacable. Je ne ferai pas non plus la fantaisie de prétendre qu’on a pas mal. Cette douleur… Je ne sais pas si je pourrai un jour véritablement la décrire, lui donner un nom, mais ce jour-là j’étais sereine. Pendant la préparation à l’accouchement, on avait insisté sur le fait que crier, se fatiguer, faisait prendre des risques à l’enfant. Alors, ce jour-là, je me suis interdite de pleurer, de crier. J’ai prié entre deux contractions, j’ai parlé à ma fille pendant près de 8heures et je l’ai accueillie sur cette terre avec de nombreux remerciements dans ma tête. Elle était là, tout irait désormais mieux, la vie à trois nous attendait.

Tout ne s’est pas passé comme prévu et rien que ça, aurait pu me faire retomber dans une spirale horrible de dépression et me laisser au sol. Je ne dirai même pas que dans les jours, les semaines qui ont suivi la naissance de ma fille je n’ai pas pleuré de la douleur de voir la vie à trois, devenir vie à deux pour des raisons qui à l’instant T me dépassaient. J’avais la sensation de prendre des décisions sans bien savoir où j’allais tout en devant pleinement assumer les conséquences de mes choix.

Cependant dès le premier jour, j’ai compris qu’elle était suffisante. Je ne serai plus jamais seule sur toutes les formes. Pour elle, avec elle, j’étais devenue puissante, forte, différente. Pour elle, avec elle et grâce à elle, je recherchais chaque jour à être le meilleur de moi. Ma fille m’a aidée à me découvrir et m’a empêchée de me détester. J’avais réussi le succès, l’épreuve de la mettre au monde, il n’était pas question d’être incapable de lui donner amour, attention et protection.

Elle a aujourd’hui trois ans, et bien que le chemin reste encore long, je sais que jusqu’ici j’ai fait du bon travail. J’ai réussi à recréer l’esprit qu’il fallait autour d’elle, la dynamique dont tout enfant a besoin pour s’épanouir. Je me suis efforcée de corriger les erreurs et j’accepte surtout que je pourrai en commettre d’autres.

Être parents, être maman ce n’est pas une course à la perfection en tout cas pas pour moi. C’est une course à être heureuse pour soi-même, à être fière de soi d’abord, à s’aimer amoureusement et totalement afin de transmettre un amour sain. Je n’ai pas besoin de l’amour de qui que ce soit car je m’aime suffisamment toute seule aujourd’hui. J’aime mon reflet dans le miroir. Je me trouve belle, courageuse et bonne.

Ensuite, je suis reconnaissante de ma fille, de l’amour qu’elle me donne et que je peux recevoir sans chichis, sans crainte parce que je n’en dépends pas. Je l’aime d’un amour fou mais je ne veux pas qu’elle soit moi ou son père. Je veux qu’elle devienne une personne unique, forte avec ses qualités et ses défauts, et je m’efforce de l’accompagner sur ce chemin. Du périple avec elle, j’ai aussi affirmé la certitude que j’aime être maman. C’est le meilleur métier du monde mondial. Je recherche des moments à moi, je pends du temps pour moi, pour faire des choses différentes mais inlassablement, les moments avec elle ont une saveur spéciale et unique.

Pour finir, définitivement et sans aucun doute, être maman, être parent ça ne va pas de soi. Ce n’est pas inné. Ce n’est pas une étape dont tout le monde a besoin et ce n’est pas un rôle avec lequel on s’amuse. Cependant ce que moi j’ai retenu de mon expérience jusqu’à présent c’est qu’il faut savoir à un moment donné ce qu’on veut être. Quel type de parent ? Quel type d’être humain et juste prendre un jour après l’autre sans forcer. La vie se chargera de nous donner l’occasion chaque jour de tester ce que nous avons décidé pour nous-mêmes. Prendre les choses avec simplicité, comme elles viennent, nous évitera de porter des charges trop lourdes.

Enfin, pour les femmes qui me lisent, la grossesse n’est pas une sinécure. Qu’on ait désiré ou non cet enfant, la nature se chargera de nous montrer qu’elle est seule maitresse et il faut se préparer à lâcher prise. Heureuse d’avoir pu partager cette expérience ici, avec tous ceux qui la liront. N’hésitez pas à continuer le questionnement en commentaire ou à partager vos expériences à vous. Si vous avez par ailleurs d’autres thèmes à me recommander, je vous écoute.

Love, Anna♥

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8 thoughts on “On ne nait pas mère, on le devient

  1. “Être parents, être maman ce n’est pas une course à la perfection en tout cas pas pour moi. C’est une course à être heureuse pour soi-même, à être fière de soi d’abord, à s’aimer amoureusement et totalement afin de transmettre un amour sain.”

    Tout est dit

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  2. Témoignage poignant, je te félicite d’avoir eu le courage de nous le partager.

    Si tu as découvert un (tout petit) peu tard que tu serais génitrice, je trouve que tu es devenue mère assez tôt, en cours de grossesse. Être mère ne signifie pas seulement préparer la layette, être protectrice et aimer de manière inconditionnelle. Ça signifie aussi redéfinir sa place en tant qu’individu dans la société et tu l’as brillamment fait. Étant entendu que ta société est particulièrement lourde à porter vu ton antécédent dépressif.

    Et ça implique aussi de comprendre qu’un enfant n’est pas  »le sien » éternellement, mais deviendra rapidement lui aussi un individu qui aura des aspirations potentiellement différentes voire conflictuelles.

    L’autoroute reste longue mais tu as choisi les bons péages. Tu as sacrifié les bons  »jetons ». Bonne route et n’oublie pas la ceinture (et le porte bébé).

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    1. Merci beaucoup Biggie. Venant de toi qui a été témoin de certains de ces événements clefs, ça fait vraiment plaisir à lire. Merci pour le passage par ici que je sais très constant. Excellente journée à toi. Bisous

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