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Etats-Unis, eldorado ou enfer?


Ce pays était (et l’est toujours) vu comme la terre de tous les possibles. Les gens l’envisageaient comme une forme de paradis. Pas moi. En effet, mon enfance m’a très tôt habituée à me méfier de la perfection.

Les Etats-Unis d’Amérique. D’aussi loin que je me rappelle, ce pays a toujours été considéré autour de moi comme l’eldorado. Que ce soit en famille, ou à l’école, tout le monde, aimait les Etats-Unis.

De mes yeux d’enfant (entre six et sept ans), je considérais les humains comme humains. Ils commettaient des erreurs. Ils se trompaient. Alors, les Etats-Unis ne pouvaient pas être parfaits. Puis j’ai découvert le cinéma et les livres. J’ai eu deux interactions avec les Etats-Unis. D’une part, le Cosby Show et d’autre part « Racines ».

Crédits: La Bibliothèque Qui Ne Brûle Pas 2020

Pour ceux qui ne connaitraient pas, le Cosby Show est un symbole de l’Amérique noire. C’est une série représentant une famille parfaite. Vous pouvez lire une présentation complète dans mon autre espace, la Bibliothèque Qui Ne Brûle Pas. « Racines » était une autre série. Un autre symbole de l’Amérique Noire, à l’antithèse du premier. Elle raconte l’histoire de Kunta Kinté, un prince d’Afrique de l’Ouest, devenu esclave aux Etats-Unis. J’en parlais aussi sur la Bibliothèque.

L’Amérique parfaite, a donc été brisée dans mon esprit d’enfant par ces deux réalités dissonantes. Ce pays n’a donc jamais été à mes yeux, considéré comme un eldorado. L’Amérique était plutôt ce pays où les noirs ne sont pas acceptés.

Mon goût de la lecture, très prononcé ne m’a pas aidé. Ainsi, je me rappelle jusqu’à présent d’un livre offert pour mes huit ans : « Les Grandes Enigmes de l’Histoire ». Dans ce livre, j’ai entendu parler du Ku Klux Clan. Comment peut-on imaginer, un groupuscule créé uniquement pour exterminer les noirs ? Dans le même livre, j’ai aussi découvert l’esclavage des indiens d’Amérique. Ou plutôt, j’ai eu une certaine vision de la conquête de l’Amérique. J’ai retenu essentiellement une invasion sauvage, qui avait coûté la vie à des populations autochtones.

J’ai ainsi, tout au long de mon enfance et de mon adolescence construit une image peu reluisante de l’eldorado du monde, dans mon esprit. Cette image était résumée autour d’un terme central : le racisme. Je crois d’ailleurs que le racisme soit trop vague. Je pourrais préciser la hiérarchisation de la société. Plusieurs livres m’ont ainsi fait découvrir les strates sociales, et le règne apparent de l’argent.

Je ne dirai pas que je n’ai jamais vu de positif dans ce pays, bien au contraire. Cependant, il m’a toujours semblé étrange, comme faux. A quoi servirait en effet la possibilité d’être tout ce en quoi on aspire, si on peut mourir au bord de la route, du fait de notre couleur de peau ? Le documentaire sur le parcours de Michelle OBAMA, m’a fait légèrement revoir ma position. Mais ceci sera pour un autre jour.

Aujourd’hui, je veux comprendre ou partager avec vous une certaine douleur qui entoure le mot Etats-Unis, dans mon esprit.

En effet, lorsque j’ai finalement découvert NETFLIX, il y a quelques mois, j’ai vite dépassé l’envie de regarder uniquement des séries. Cette plateforme s’est avérée être un nid de savoir et d’apprentissage pour qui veut bien l’utiliser correctement. Pour la fana d’histoire, de relations humaines et de « criminologie » que je suis, j’y ai trouvé mon bonheur.

J’ai donc découvert rapidement deux programmes qui cristallisent cette vision de l’Amérique avec laquelle j’ai grandi. J’ai été heureuse de les regarder mais surtout bouleversée en tout points. J’ai aussi trouvé le moyen de mettre des mots clairs sur ces éléments du système américain qui me font horreur. Il ne sera pas question ici de le saborder, car ce pays continue d’être vecteur d’espoir (et j’aurai l’occasion d’en reparler). Toutefois, en tant que noire (oui, nous sommes aussi frères), je souhaite partager, pour peut-être essayer de comprendre.

Les deux programmes sont « When They See Us” et “Seven Seconds”.

Le premier est une œuvre magistrale de la réalisatrice Ava Duvernay. C’est une icône aux Etats-Unis mais je la découvrais à peine. C’est une mini-série, produite par NETFLIX. Je suis tombée dessus bien après sa sortie et j’ai découvert après l’avoir regardé seulement (je suis parfois sur la lune) qu’elle avait été un succès dans le monde.

1. When they See Us

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Crédits: Bigpicture.org

Elle raconte l’histoire de quatre adolescents noirs américains et un hispanique injustement accusés du viol et de la tentative d’assassinat sur une jeune dame blanche de 28 ans dans Central Park, à New-York. Cette histoire vraie qui se déroule en 1989 a ému l’opinion car les jeunes au moment des faits sont à l’exception d’un d’entre eux, tous mineurs (moins de quinze ans) et recevront la peine maximale. L’un d’entre eux, âgé de seize ans au moment du procès est lui directement transféré dans une prison pour adultes au terme du verdict.

Ces jeunes s’appellent Kevin Richardson, Anton McRay, Yusef Salaam, Korey Wise et Raymond Santana. La victime s’appelle Trisha Meili et elle survivra à l’agression avec des séquelles physiques majeures.

C’est un jugement contesté et contestable qui aura ému l’opinion publique de l’époque. Cependant, il faudra attendre la confession du véritable violeur Matias Reyes pour que leur innocence soit démontrée. Le procès en annulation se tiendra en 2002 Deux d’entre eux sont encore en prison au moment où cette confession est faite. Je ne vous donne pas plus de détails sur l’intrigue car je souhaite vraiment, pour ceux qui le pourront que vous regardiez cette série.

Au-delà de la série en elle-même, j’ai regardé l’émission spéciale d’Oprah Winfrey dédiée à ce show. C’était une rencontre avec les acteurs du film, la réalisatrice, et les véritables protagonistes. J’ai pleuré pendant près de trente minutes.

Vivre derrière les barreaux, entre cinq ans et vingt ans pour un crime qu’on n’a pas commis. Perdre son enfance, son innocence, sa vie pour un crime qu’on n’a pas commis. N’avoir eu aucune chance, aucune voix, tout simplement parce qu’on était noir ou latino. Avoir été condamné pour l’un des crimes le plus grave : le viol. Quelle vie pour les parents ? Combien de vies gâchées par un système qui accuse avant de démontrer.

On parle ainsi d’une société construite et nivelée par étages, et ces étages sont définis au travers de la race avec une acuité phénoménale.

Anna K. S.

Cette production NETFLIX m’a ainsi ramenée à cette réalité que j’exècre dans la civilisation américaine, le principe racial. On parle ainsi d’une société construite et nivelée par étages, et ces étages sont définis au travers de la race avec une acuité phénoménale. Je vais dire quelque chose d’assez polémique. Nous nous demandons souvent à quoi le monde aurait ressemblé si Hitler avait gagné la 2ème guerre mondiale. Par certains côtés, les Etats-Unis m’en donnent un avant-goût.

C’est une terre où les gens qui ont la même couleur que moi ont été esclaves pendant des siècles. Ils ont appartenu à d’autres, et ont été sevrés totalement de leur part d’humanité pour être réduits à celle d’objet. Et quel objet ? Un objet vil, auquel on donnait peu ou prou de considération et dont on était prêt à se débarrasser pour pas grand-chose.

Après l’abolition de l’esclavage, tout ou presque est resté semblable pendant de longues décennies. La ségrégation qui allait jusqu’à cette incapacité de viser haut d’un point de vue scolaire. Quel est le moyen le plus sûr et certain d’empêcher quelqu’un de nous « dépasser » que de lui enlever l’accès au savoir ? Il aura fallu les années 60 et les différentes formes d’évolution du mouvement pour la libération des noirs pour observer des évolutions.

Mais « When They See Us », au titre si justement choisi, démontre qu’au final, rien n’a beaucoup changé. Pour certains, voir un noir, c’est encore voir un sauvage. Voir un noir c’est avoir peur. Voir un noir c’est Quasi automatiquement avoir peur. Être en face d’une personne de couleur noire, c’est avoir le droit de se défendre. En Géorgie par exemple, la loi permet aux blancs d’arrêter et de tirer sur un noir s’ils se sentent attaqués. C’est ainsi qu’un jeune a été tué par un père et son fils, pendant qu’il faisait du jogging.

Le noir est aussi la première victime d’un système judiciaire où le policier apparait parfois comme juge et jury. Le noir est celui qui souffre souvent du désavantage financier de ne pas pouvoir s’offrir un avocat de qualité. Les minorités raciales de manière générale

Très honnêtement, j’ai eu peur en regardant « When They See Us ». J’ai eu peur pour tous mes amis qui vivent dans ce pays. J’ai eu peur pour ceux qui ont déjà des enfants, et qui y grandissent. J’ai eu envie de les appeler et de leur dire « revenez chez nous ». Puis je me suis rappelée qu’ils n’auraient peut-être pas les mêmes opportunités. Je me suis rendu compte que là-bas, ils pouvaient aller très loin même s’il y a un énorme prix à payer.

En effet, « When They See Us” me l’a aussi rappelé. Certains de ces jeunes ont pu en prison, faire des études. A la sortie, ils ont pour la plupart essayé de se reconstruire tant bien que mal. Et désormais, ils ont pu de leur vivant, voir leur histoire portée à l’écran. Elle a été un succès, et leur a donc forcément rapporté de l’argent.

Il n’y a qu’aux Etats-Unis, plus ou moins qu’une telle réalité est possible. On peut donc toujours « réussir » même si on peut évidemment se demander « à quel prix ».

Il n’y a qu’aux Etats-Unis, plus ou moins qu’une telle réalité est possible. On peut donc toujours « réussir » même si on peut évidemment se demander « à quel prix ».

Cette dernière interrogation est celle qui m’a guidée dans la 2ème mini-série que j’ai regardé intitulée « Seven Seconds ».

Elle raconte l’histoire d’un jeune noir américain heurté par un policier et la manière dont l’enquête autour de cet accident et le procès qui suivront se déroulent. Tous les personnages de cette série sont des phénomènes improbables. Ils montrent la diversité, l’ambiguïté du système américain et une fois de plus du système judiciaire.

2. Seven Seconds

Je suis sortie glacée, effrayée par l’expérience. Pour le coup, je n’ai pas été choquée par le racisme (lui aussi palpable) mais plutôt par l’individualisme exacerbé et vil qui appartient aussi de manière caractéristique à la société américaine : on est prêt à tout pour une place au soleil.

J’ai aussi observé les réalités complexes. On peut être noir et faire partie du système d’oppression. Cependant, à la fin de la journée, on restera toujours aussi noir. Lorsqu’on voudra prendre un parti objectif, la société nous ramènera à notre condition la plus basique : notre couleur de peau.

Source: Leserigraphe.com

La victime dans « Seven Seconds » se voit très vite renier sa réalité. L’un des axes pris par le réalisateur, a été de ramener cette victime à la vie, en tant qu’être humain avec une vie, des passions, un avenir, une réalité et non pas un simple statut « gamin noir, probablement membre d’un gang ». Ce combat pour lui donner une réalité est porté de manière excellente par ses parents. On voit leurs propres errements pour s’entendre sur la réalité à donner à leur fils. On va au-delà des clichés et on ressent leur douleur. Comment être assis dans une cour à écouter des gens qui parlent de notre enfant, comme d’une autre statistique ? Comment se remet-on de cette double peine ?

Être noir, se limiterait-il donc à être invisible, et être blanc à avoir des circonstances atténuantes parce qu’on a une vraie histoire à raconter ?

3. D’une identité difficile à définir

Qu’est-ce que ça fait donc à la longue de vivre dans une société qui ne nous voit pas ? En effet, que ce soit de manière directe dans le premier titre ou que ce soit de manière indirecte dans l’axe de traitement du deuxième procès, la question fondamentale est la même.

Comment peut-on vivre dans un environnement où on n’est pas vu pour ce que l’on est ? L’homme noir est vu comme ce qu’il est physiquement, un homme noir. Malheureusement, cette couleur semblerait porter avec elle de nombreuses connotations pour la plupart négatives. L’élection d’un président noir n’y auront donc rien changé. Le noir américain pour beaucoup d’américains, apparaît toujours comme un citoyen de seconde zone.

Voilà donc, cette réalité que depuis toute petite, moi citoyenne du Cameroun, j’ai porté sans le savoir. Je regardais ce pays (que je n’ai jamais visité finalement) de très loin, et je me disais « qu’est-ce que ça fait d’être noir ? ». NETFLIX est pour une moi, une manne dans ce sens car je vais continuer d’explorer la société américaine, pour comprendre.

J’ai regardé il y a quelques semaines, la série consacrée à la vie de Mme WALKER, la première femme millionnaire noire. Je peux dire que j’ai été gênée. En effet, j’ai surtout vu une femme qui a tout le temps lutté pour être « vue » et qui n’a pas forcément toujours « été ».

Encore une fois donc, cet éternel questionnement. Michelle Obama, à cette question répond d’ailleurs : « Il faut se voir soi-même ». Et cette réponse pose pour moi la note d’espoir sur laquelle je voudrais finir ma réflexion.

4. On peut être en dépit de tout.

Dans les séries « When They See Us” et “Seven Seconds”, j’ai en effet perçu ce qui fait des Etats-Unis une grande nation. En dépit de ces nombreuses égalités que j’ai souligné tout au long de l’article, chacun a la latitude d’être.

On peut naître et être vu comme un noir. On peut du fait de cette origine, se retrouver brisé par le système. Cependant, on peut dans ce même système, aller au-delà. On peut se construire pour être vu. On peut se réaliser, on peut obtenir sa revanche et mieux, on peut continuer de construire un avenir différent.

L’existence même de séries comme « When They See Us » ou « Seven Seconds » montre la possibilité de se regarder en face. Des êtres humains qui ont le courage de s’analyser, ont la capacité de s’améliorer. C’est à ça que se résume (de mon petit avis), la société américaine. Fondée sur un melting-pot d’identités (elle reste une nation d’immigrants), elle est en permanente évolution. La remise en question et l’amélioration est permanente. Certains sauts peuvent être très lents (l’abolition de l’esclavage est venue plusieurs siècles après) et d’autres peuvent être d’ordre quantique (un président noir moins d’un siècle après la fin de la ségrégation). Ils sont à chaque fois le signal que des générations d’individus ont fait l’exercice de la remise en question. Ils démontrent aussi par ailleurs que nombreux sont ceux qui n’ont pas cessé le combat.

Des réalisatrices comme Ava Duvernay par exemple, mènent clairement des combats. Des plateformes comme NETFLIX (même avec des visées capitalistes) en finançant de telles productions, font des choix militants. Lorsqu’au travers de l’art, on se rencontre et on se regarde réellement, on ouvre des ponts pour évoluer.

J’apprécie beaucoup le mot « pont » ces derniers temps car j’ai compris toute son essence, et sa puissance. Je résume ainsi d’ailleurs mon avis sur les Etats-Unis. Cette nation leader est loin d’être modèle. C’est encore un endroit où des inégalités criardes de revenus, de traitement, de considération existent entre les différentes franges de la population. Cependant, c’est une nation que certains peuvent considérer comme un eldorado ? Pourquoi ? Parce que les humains qui la composent continuent de construire des ponts entre eux. Il y en a beaucoup sans aucun doute qui restent dans leurs tranchées. Toutefois, dans cette société complexe tout n’est ni rose, ni sombre. On oscille et on évolue lentement mais sûrement.

J’ai même envie de dire que si l’Amérique continue de prendre réellement conscience de son rôle de phare pour beaucoup, elle pourra comprendre pour sa survie, pourquoi il est si important qu’elle continue d’évoluer La présidence Trump aura peut-être sonné un recul mais il me semble pour finir temporaire.

Qu’est-ce que cela signifie pour moi, pour nous?

Vouloir calquer sa vie sur les Etats-unis a souvent été le rêve de beaucoup de noirs en Afrique. Comme je l’ai mentionné en introduction, cela n’a jamais été le mien. Toutefois, j’ai envie de dire que du parcours des noirs américains, j’observe une qualité que je veux conserver et continuer de développer dans mon propre quotidien : la résilience.

La résilience est cette capacité pour moi de continuer à voir le soleil quand tout est sombre. C’est cette aptitude à se remettre en permanence en question, face à la vie. En étant résilient, on apprend non pas à reculer, mais à avancer toujours même un centimètre après l’autre. L’histoire du peuple noir aux Etats-Unis se résume à cela, de même que celle de toutes les minorités en difficulté dans ce pays.

Il n’est rien qui demeure impossible lorsqu’on vit avec la résilience. En ce sens, regarder des créations comme « When They See Us » ou « Seven Seconds » a pour moi été très douloureux mais aussi très encourageant.

En conclusion, j’espère vous avoir donné envie de jeter un coup d’œil à ces productions originales NETFLIX. J’ose croire aussi que pour ceux qui idéalisent le pays de l’oncle Sam, vous avez perdu un peu en naïveté (sourire). Mais surtout, je souhaite que les uns et les autres nous conservions, d’une part la nécessité de créer des ponts entre nous, et d’autre part l’envie d’avancer envers et contre tout. Par les temps que nous vivons, il fait bon de garder ainsi l’espoir.

Pour ceux qui ont regardé ces deux programmes, j’ai hâte de lire en commentaires vos avis. Pour ceux qui ne les ont pas encore vu, et si vous y jetiez un coup d’œil ? Et pour vous, observateur du monde qui connaissez de manière particulière ou pas les Etats-Unis, quel est votre avis sur le mythe de l’eldorado ? Ici, sur Facebook, Twitter, Instagram ou Linkedin, ce sera un plaisir d’échanger avec vous.

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