Il n’y a qu’un cœur blessé pour comprendre un autre cœur blessé


1h30 ou à peu près, c’est la durée du film American Son, dernière sortie de NETFLIX. American Son parle de blessure, de peines, de douleur, de différence et de ségrégation a minima.

1h30 pendant lesquelles j’ai eu envie de pleurer à chaque instant, mais aucune larme n’a bien voulu se donner la peine de traverser mon œil. J’ai eu envie de crier mais aucun son n’est sorti de ma bouche. Entretemps, mon cerveau toujours aussi prompt à réfléchir, y est allé à plein régime.

Au vu de tout ce que j’ai pu imaginer, il était nécessaire pour moi de le poser par écrit et d’envisager de le partager sur cette plateforme. D’ailleurs ça tombe bien, l’article de la semaine n’était pas encore prêt. Du film « American Son », j’ai ressenti toute la douleur de ce que le mot « différence » peut signifier dans une communauté et étant donné que ce n’est pas exclusif aux Etats-Unis, je souhaite qu’on en parle.

1. Le film en lui-même

American Son raconte l’histoire d’un couple biracial qui se retrouve confronté à la disparition de leur fils Jamal O’Connor. Nous sommes aux premières lueurs du jour et ils essaient de découvrir ce qui est arrivé à leur fils unique, disparu depuis près de 24 heures. Le temps d’attente donne l’occasion d’échanges entre les différents protagonistes, qui se résument globalement à l’impact de la race (être noir ou blanc) dans la perception que l’autre peut avoir de nous.

Vous pouvez retrouver la bande annonce officielle juste ici

2. De la différence raciale et de sa définition

Dans mes jeunes années, je me suis souvent intéressée aux Etats-Unis, à la question de la vie en communauté pour les différentes races qui constituaient ce pays, mais surtout à l’évolution après les crimes historiques que sont l’esclavage et l’annexion des peuples amérindiens. Il est en effet, parfois étrange d’admettre que l’édification de la plus grande nation du monde s’est faite au travers de la violence, de la spoliation, du rejet des droits de certains et de la domination d’autres. Qu’est-ce que cette analyse (peut-être simpliste) en dit long sur le monde dans lequel nous nous plaisons à vivre.

En effet, depuis des siècles la suprématie blanche a réussi à s’installer, à se définir et à se théoriser de par le monde. Il y aurait même des hiérarchies des races existantes et dans toutes les littératures existantes sur le sujet, la race noire a pour trait commun d’être au bas de l’échelle.

Comment est-ce possible lorsqu’on sait que l’humanité a été créée chez nous ? Comment avons-nous pu l’accepter lorsqu’on a en souvenir que même la fameuse race blanche n’avait rien à nous envier en terme de supposée bestialité ou différence ? Mais surtout, comment peut-on concevoir que cette hiérarchie des races définit encore jusqu’aujourd’hui, un sentiment naturel de victime qui habite l’homme noir de par le monde.

J’ai vécu huit ans en France, et mon âme s’est sentie heureuse quand je suis rentrée dans mon pays. Ce n’est pas que j’y vivais le racisme en permanence. Je peux même dire que j’ai rarement vécu d’attaques directes. Cependant, je n’oublierai pas les regards de cette mamie qui tient fort son sac à mon passage, ces regards dédaigneux lorsque la voix de mes copines et moi semblent monter trop haut dans un restaurant bon chic, bon genre. De même, je ne peux pas oublier ce contrôle au faciès, stupide, sur un train de banlieue. Il me serait encore plus difficile notre surveillante d’internat, venant vers le groupe de « petites noires » pour nous demander si nous envisagions de danser à la fête de l’internat. Il ne servait à rien de remarquer que dans ce groupe, on avait les meilleures élèves du lycée. Non, en tant que noires, nous devions avant tout nous limiter, à notre statut : danser et amuser la galerie.

Etre citoyen en apparence de seconde zone ça ressemble à ça. C’est ainsi que je pourrai donc définir la différence raciale comme « tout comportement distinct face à une communauté d’individus du fait de sa race ».

Au Cameroun, par exemple cette différence raciale se manifeste par une sacralisation de l’homme blanc. Ainsi, parler français sans accent, c’est l’apanage de l’homme blanc. Pour y arriver, il faudrait avoir vécu de ce côté-là quelques années. C’est ainsi que plusieurs fois, on m’a demandé si ma fille avait vécu à l’étranger parce qu’elle s’exprime correctement en Français.

Etre noir donc aux Etats-Unis et tel que le démontre « American Son » c’est être un citoyen qui est en permanence vu sous un certain prisme, du simple fait de ta couleur de peau. Ce qui est particulièrement agaçant, c’est que ce prisme est en plus, fortement négatif. C’est à croire que l’homme noir serait un animal en cage qu’il faut en permanence raisonner, calmer, gérer de peur qu’il n’explose comme l’animal qu’il est.

3. De la différence qui va au-delà de la race

Une fois qu’on a été choqué, happé par la claire différence qu’il semble exister entre un blanc et un noir dans l’univers américain, on peut regarder pas loin de chez soi et se poser d’autres types de question. La différence est-elle simplement et toujours raciale ? Peut-on être affublé d’autres caractéristiques et avoir la sensation d’être un citoyen de seconde zone ?

Je dirai totalement « oui » car en regardant ce film, j’ai tout de suite pensé à un parallèle dans mon pays. En réalité, j’en ai même vu plusieurs, allons-y pas à pas.

a. Etre anglophone c’est être différent

En Septembre 2018, je lisais le bouquin édité par le Social Democratic Front (SDF) qui retraçait les 25 ans de ce parti politique au Cameroun. Au tout début du livre, les auteurs nous racontent la naissance du parti, et les sentiments qui animaient ses pères fondateurs. J’ai été marquée par une anecdote sur le premier président du parti NI JOHN FRU NDI. C’était un libraire, possédant plusieurs enseignes en Cameroun dit « anglophone » mais aussi à Yaoundé la capitale. Lors d’un de ces voyages entre Bamenda (sa ville de résidence, située en Cameroun « anglophone ») et Yaoundé la capitale, il s’est retrouvé stoppé par des policiers ou gendarmes (mes souvenirs sont flous). Dans les échanges très peu agréables qui ont marqué ce stop, des propos liés à son statut d’anglo sont ressortis. Il est dit dans le livre que ceci a marqué Mr. FRU NDI, en se disant que peut-être que si des anglophones avaient plus de place dans les sphères du pouvoir, cette discrimination cesserait.

En regardant « American Son », j’ai repensé à ce sentiment. Je suis née francophone mais je suis allée dans l’une des premières écoles bilingues du pays. J’ai donc pu dès l’école primaire apprendre à m’exprimer dans les deux langues. J’avais des camarades francophones et anglophones, et nous étions comme une petite famille. Ayant grandi dans cet environnement plus ou moins protégé, lorsque survient la crise en 2016 au Cameroun, j’ai du mal à comprendre ce qu’on appelle « crise anglophone ». J’ai du mal à comprendre que les anglophones puissent se sentir frustrés ou maltraités. D’ailleurs, ma vie professionnelle n’a pas aidé. Recrutée dès la sortie de l’école dans une entreprise anglo-saxonne, je me suis toujours plus exprimée en anglais qu’en Français. Dans cette entreprise, être « anglophone » était en l’occurrence un avantage. Le mode de pensée, et de fonctionnement s’apparentait plus au mode de fonctionnement et de travail inculqué dans le système anglophone. De ce fait, les francophones dans cette entreprise avaient parfois légèrement plus de mal à s’adapter et à connecter avec les plus grands ensembles. Mais ceci n’était pas non plus vrai à 100%, il y avait toujours des exceptions à la règle. Cependant, travaillant dans une entreprise où être anglophone semblait plutôt être un avantage, je ne comprenais toujours pas le mal-être. Plusieurs amis anglophones m’ont souvent dit qu’ils se considéraient comme des « citoyens de seconde zone ».

Mais en 2018, au travers de ce livre du SDF, de la participation à des groupes WhatsApp « anglophones », en lisant des récits de Buea et autres, j’ai fini par comprendre ce que l’autre pouvait ressentir. J’ai mieux compris cette réaction d’un papa professeur à cette remarque du taximan « vous les anglophones ». J’ai aussi compris pourquoi j’ai réagi non pas en français mais directement en anglais pour faire comprendre à ce papa que je comprenais sa peine, sa douleur, son ressentiment.

Voilà tous les sentiments que comme par magie, American Son a réveillé en 1h30 de film. La discrimination raciale, régionale, etc… on ne peut pas la comprendre sans la ressentir au plus profond de soi. Ce « espèce de Bamenda », tu ne peux bien le comprendre que lorsque les mots pidgin sortent de ta bouche et tu as la sensation qu’il y a un autre, qui instinctivement te juge différemment parce que tu as prononcé ces phrases et s’attend à un type de comportement de ta part.

b. Au-delà de la langue, être différent ça semble être un problème

Le statut d’anglophone peut parfois donner l’impression d’être un citoyen d’un autre genre mais ça ne se limite pas à cela. Etre d’une ethnie particulière dans un environnement particulier peut aussi donner cette sensation, et c’est de là que nait le mot « tribalisme ».

Voilà à quoi est constamment confronté notre pays, et je me demande comment notre cher Cameroun n’a pas encore explosé à ce rythme. Sangmélima n’en est qu’un vague exemple, tout comme l’ont été il y a quelques années les bagarres à Deïdo entre populations et motos-taximen.

La différence c’est une force mais ça devient vite une faiblesse lorsqu’on se concentre sur les particularismes pour limiter les droits des uns et des autres. On me dira que c’est le rôle de l’état de jouer le régulateur et le bon garant du fameux « vivre ensemble », et je dirai « OUI ». Oui, car je suis totalement d’accord. Cependant, la réalité que nous rappelle un film comme « American Son », c’est que toute la bonne volonté pour faire bien, et les lois dites de protection ne suffiront face aux préjugés ancrés en nous.

Il est essentiel en tant que frères et sœurs, de nous décider à accepter que nous sommes tous EGAUX. C’est là que se situe la vraie bataille et nulle part ailleurs. Penser être supérieur du fait de sa couleur, de  sa tribu, de la langue qu’on parle ou encore de notre genre (masculin ou féminin), c’est détruire l’autre sans aucune pitié.

4. Accepter la différence de l’autre, c’est l’aimer inconditionnellement

Lorsqu’on admet que pour accepter, il faut aimer, on fait un pas. Mais est-ce que ça signifie vraiment quelque chose. Dans le film « American Son », tout se résume je dirais à ça. Même l’amour ne permet pas réellement de se mettre à la place de l’autre. Le père blanc, ne semble pas avoir bien compris son fils métis. La maman noire, reproche au père blanc de ne l’avoir jamais bien comprise. Le père blanc a la sensation qu’on lui intente un faux procès alors qu’il est juste un homme.

Accepter la différence de l’autre ce serait donc l’aimer inconditionnellement, oui et non. Je dirai qu’en plus de l’amour, il faudrait pouvoir ACCEPTER l’autre justement. ACCEPTER c’est ne pas vouloir en faire notre reflet mais RECONNAITRE que nous pouvons apprendre de lui, et surtout que nous sommes EGAUX.

En effet, devant la mort, il n’y a plus de couleur, de genre, de fric, etc… D’aucuns me diront qu’il demeure des différences visibles dans la manière dont on enterre les uns et les autres. C’est très vrai, mais après l’enterrement, nous devenons TOUS poussière et le cercueil en marbre n’a aucune différence avec le linceul blanc. Nous sommes TOUS semblables et si on pouvait AIMER l’autre comme soi donc ACCEPTER cet état, ce serait un début.

C’est très philosophique tout cela, et je doute que dans cette vie, dans ce monde, que cela puisse être possible entre nous humains, mais je garde la foi, l’espoir, l’envie. Nous devons finir différents a minima pour préserver la race humaine.

Pour finir, American Son c’est un très bon film, un jeu d’acteur puissant, et un message fort. Etre ramené à sa réalité, ça fait toujours du bien. Pour moi, ça a aussi été un rappel totalement différent : j’ai du mal à pleurer sourire. J’ai ressenti toute cette peine en le regardant mais mes yeux sont restés secs. La peine est devenue silencieuse, diffuse. Bon signe, je ne saurai vous dire.

Si vous êtes arrivés jusqu’à la fin du périple avec moi, je serai curieuse de lire vos retours, et bien sûr pour ceux qui peuvent, n’hésitez pas à regarder le film et partager vos feedbacks ici.

Love, Anna.

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